Grand Raid Ile de la Réunion 2017 :

La diagonale d'un fou !

Rare sont les runners qui n’ont pas entendu parler au moins une fois de cette course de « tarés » où il faut traverser l’île de La Réunion de part en part en une seule fois… Cette course s’appelle la Diagonale des Fous, une des trois courses du Grand Raid (les deux autres sont plus petites, respectivement Le Trail de Bourbon et La Mascareignes). Personne ne contredit le fait qu’elle porte très bien son nom. Elle apparaît dans tous les TOP 9, 10, 15… des ultra-trails les plus durs du monde. C’est aussi une des étapes des 23 courses de l’Ultra Trail World Tour 2017 (mais plus en 2018… sniff…).

     

Pour ceux qui ont raté le cours de Géo sur l’île de La Réunion c’est grosso modo, une île volcanique de l’océan indien faisant partie de l’archipel des Mascareignes avec Madagascar et Maurice. Originellement, il s’agissait du Piton des Neiges éteint depuis maintenant plus de 12 000 ans. Les conséquences de son arrêt et de la force du temps géologique sont l’effondrement des pentes du volcan, le maintien d’un pic rocheux culminant à 3 070m et la formation de trois cirques naturels : Mafate, Salazie et Cilaos. Seuls ces deux derniers sont accessibles en voiture, Mafate restant lui naturel, protégé et donc accessible uniquement en hélicoptère mais surtout à pied ! Reste maintenant à côté de ces formations, plus au sud est de l’île, le Piton de la Fournaise, volcan très actif et culminant à 2 632m.

 

 

La participation à un mythe


Au-delà du cours de géo, la description de l’île donne directement la technicité du parcours : des pentes raides à monter et descendre, les falaises périlleuses, des cailloux et de la roche volcanique partout, mais aussi une végétation tropicale et le climat qui va avec. La nuit dans les sommets la température peut facilement approcher les 0°C mais les débuts d’après-midi près des côtes vous baignent dans une « douceur » humide de 30°C. Les chiffres qui caractérisent la course (actuellement car le parcours a évolué en 25 ans, mais il est stable depuis 3/4 ans) laissent presque tout le monde dubitatif : 165km et 9 600m de montées cumulées avec autant à descendre puisque le parcours commence par une ville côtière, St Pierre, pour se terminer par une autre, St Denis.

 

 

Un départ le jeudi à 22 heures...

Parcours
Parcours
Profil
Profil

La course démarre un jeudi à 22 heurs à St Pierre sur le bord de mer. Le parcours attaque ensuite droit vers le volcan de la Fournaise pour se retrouver à 2 040m d’altitude. C’est la première difficulté. La traversé de la plaine des cafres et la vertigineuse descente du Coteaux Kervegen permettent de se retrouver à Cilaos, 1ère base de vie, dans le cirque du même nom. Deuxième difficulté, la montée au col du Taïbit à 2 080m permet de basculer dans le cirque de Mafate. Là, le voyage d’ilet (sorte de « petit village » ou lieudit) en ilet représente une vraie montagne russe qui permet de qualifier cette traversée de « l’enfer de Mafate ». Un passage rapide est opéré dans le cirque de Salazie après le Col des Bœufs, à travers la Plaine des Merles mais le Sentier Scout ramène rapidement la course dans Mafate (ce n’était pas du tout comme ça par le passé, cf. le passage par l’enfer de Bélouve). Sortir de Mafate se fait par la troisième difficulté, la plus importante du parcours : la montée au sommet du Maïdo à 2 030m d’altitude. En partant de l’îlet de Roche Plate, c’est un kilomètre vertical en 6km de lacets. C’est raide… Une grande descente ramène ensuite les participants sur Sans Souci pour une 2ème base de vie. A partir de là, il faut rallier presque simplement St Denis sans grande difficulté, mais avec des « jolis » pièges comme le Chemin Ratineau ou le Chemin des Anglais. L’arrivée à St Denis au Stade de La Redoute doit être faite en 66h maximum (mais il y a des barrières horaires intermédiaires comme sur tout trail).

 

La décision


La description de la course amène toute personne sensée à faire preuve d’humilité. On ne s’attaque pas à la Diagonale des Fous si on est un simple coureur du dimanche. Il faut être aguerri et préparé à ce type d’épreuve au risque de finir irrémédiablement dans les 30% d’abandons (moyenne de ces dernières années). La sélection est assez souple puisqu’il ne faut justifier que deux trails moyens ~80km avec des dénivelés moyens (Cf. l’UTMB qui impose trois trails longs ~100km avec des dénivelés importants). Je me suis senti prêt à attaquer ce type de format de course après mon premier ultra trail en octobre 2016, L’Endurance Trail des Templiers (100km / 5 000mD+).J’aurai préféré faire ça en 2018 pour avoir le temps de m’aguerrir un peu plus. Mais l’alignement des planètes a été différent. Tom, mon ami runner partageant tous mes défis de course, voulait avancer cela en 2017. Mon neveu a également rejoint l’île pour une première expérience professionnelle dès août 2016, mais ne garantissant pas sa présence sur 2018. La famille était aussi partante pour aller voir le neveu sans trop tarder. Un déplacement massif de la famille faisait donc un évènement complet de course, de tourisme et de vacances familiales au soleil. Ainsi, dès décembre 2016, la décision fut prise de se porter sur l’édition 2017. Le choix s’est aussi porté sur l’achat d’un package qui garantit le dossard et évite donc le tirage au sort engendré par une demande d’inscriptions trop forte, à la fois sur le quota des locaux que sur celui des métropolitains.Les billets ont été pris, une grande maison pour 11 convives a été réservée sur St Leu et un grand évènement sportif et familial se mettait en marche !

 

 

La préparation

Se sentir prêt n’est pas être prêt. Ne visant pas la gagne, il me fallait apprendre à gérer les efforts longs, voire très longs ! Après pas mal de marathons voir de 100km sur route mais aussi de trails longs, j’ai la vitesse, l’endurance et la « tête » pour être finisher sur le format. Il me fallait quand même travailler plusieurs sujets majeurs : la gestion de l’effort sur plusieurs dizaines d’heures, une alimentation parfaite, une hydratation exemplaire, la gestion des vêtements (surtout les chaussettes sur une course comme la Diagonale) alliée aux bases de vies et la gestion du sommeil (pour toute course impliquant plus d’une nuit et ici deux à trois en fonction du temps de course). Quand le dossard a été pris, j’étais en pleine préparation du semi-marathon de Paris 2017 avec les adidas Runners Paris où je voulais éclater un record vieux de 2012. J’ai donc poursuivi mon travail en vitesse et résistance dure jusqu’au mois de mars. Un cadeau de dernière minute (merci adidas, UBI et les Coachs Experts une nouvelle fois !) m’a permis de boucler le Marathon de Paris. Un « petit » 10k dans l’intervalle et j’ai clôturé le premier trimestre sur 3 nouveaux RP, sur 10, semi et marathon. Pas forcément utile pour aborder l’ultra trail, cela reste très bon pour le moral et permet de se retrouver dans une dynamique positive. La gestion des efforts longs et de tout ce qui l’entoure a été programmée par deux ultras trails préparatoires. En mai, j’ai bouclé le Festa Trail / Ultra Draille (120km et 5000mD+) et en août j’ai terminé la UTMB/Trace des Ducs de Savoie (120km et 7200mD+). Le bilan de ces courses est très positif car il m’a permis de vraiment tout savoir gérer et de créer de la confiance. Ce qui a été assez moyen finalement et donc je le déconseille aux autres, c’est que cela provoque de bons moments de fatigue générale et qu’il m’a fallu un bon suivi par mon ostéopathe pour éviter tout problème musculo-squelettique majeur. Je n’ai pas réussi dans un domaine : la gestion du sommeil. Et cela aura des conséquences sur la suite… Pour mieux « scorer », il me manquera aussi plus de travail spécifique en dénivelé mais ce n’est pas obligatoire pour celui qui ne vise pas un chrono « canon ».

 

Le chemin jusqu’au départ

L'aéroport de Saint Denis
L'aéroport de Saint Denis
Le premier ravitaillement organisé par l'asso Grand Raid
Le premier ravitaillement organisé par l'asso Grand Raid

Arrivé sur l’île le dimanche avant la course, cela m’a permis de m’acclimater à la chaleur et à l’humidité. Il faut quand même noter que l’organisation du Grand Raid souhaite participer à votre acclimatation en vous accueillant dès la sortie de l’avion via un ravito positionné à la sortie de l’aéroport ! L’aéroport de St Denis et le premier ravitaillement organisé par l’Association Grand Raid. Pour parfaire cela, nous avons été faire une reco avec Tom dans Mafate. Pour ne pas générer de fatigue, nous avons choisi de faire l’entrée dans Mafate par la voie la plus simple, le Col des Bœufs, et de le faire en mode randonnée dynamique (ma nièce et mon neveu ont trouvé ça pas si cool pour eux, lol). Descendu un après-midi vers l’ilet de La Nouvelle, nous avons passé une nuit paisible dans ce si beau gîte du Tamaréo. Le repas créole et les rhums qui vont avec ont aussi participé à la magie du séjour. Le lendemain à la première heure, nous sommes remontés au col pour filer au retrait des dossards, où nous sommes arrivés avec une bonne heure de retard !

Gratin de chouchou, achards et samossas
Gratin de chouchou, achards et samossas
Cari poulet, pois du cap et riz zembrocal
Cari poulet, pois du cap et riz zembrocal

Ilet de la Nouvelle au petit matin
Ilet de la Nouvelle au petit matin
Gite du Tamaréo
Gite du Tamaréo

 

 

Mafate avant la course...

Les "fameuses" marches (petites sur ce passage)
Les "fameuses" marches (petites sur ce passage)
Moi et mon nouvel ami le Maïdo
Moi et mon nouvel ami le Maïdo

Se retrouver dans Mafate avant la course permet de se rendre compte de pas mal de chose : la verticalité des lieux, la technicité des sentiers, prendre un premier contact avec les fameuses « marches » et voir d’avance son futur pire ennemi potentiel : le sommet du Maïdo via la Crête des Orangers !

  

 

Le retrait des dossards

Préparation de l'ensemble du matériel
Préparation de l'ensemble du matériel
Rangement optimal par sac
Rangement optimal par sac

Le retrait des dossards se fait le mercredi et est assez classique dans son organisation et son village de partenaires. Seule particularité, chacune des courses a son créneau de retrait dans la journée. Les cadeaux sont assez nombreux : un t-shirt, un débardeur et une casquette saharienne. Il faut savoir que les t-shirts / débardeurs donnés avant la course sont à porter obligatoirement pour prendre le départ et l’arrivée. Le réveil du jeudi matin a été précoce avec cette augmentation de la pression préalable à chaque course. Il est assez simple d’occuper sa journée d’avant ultra avec la préparation des sacs : celui au dos avec le matériel obligatoire mais aussi les sacs d’assistance pour les bases de vie de Cilaos et de Sans Souci et enfin celui de l’arrivée. Rien ne doit être laissé au hasard puisque dans tous les cas, il faudra gérer tous les imprévus pendant la course.

 

 

Le départ


Fins prêts dans l’après-midi, nous avons rallié St Pierre à Ravine Blanche pour 18h30 avec une facilité induite par la parfaite connaissance du terrain par le neveu. Tout le monde conseille d’arriver tôt pour éviter toute la cohue du départ. Et pourtant cohue, il y a ! Nous avons été compressés comme des futurs fous à la file d’attente pour la dépose des sacs d’assistance. Cela permet juste de fluidifier la file pour aller au contrôle des sacs de course.Après une collation prise sur place, nous avons été confrontés à une attente de plus de deux heures, heureusement allongés par terre, mais malheureusement, il m’a été impossible de dormir dans ce monde et avec cette pression. A 21h30, tout le monde s’est relevé mais mon Tom était parti aux toilettes… Et c’est dans un énorme « rush » que nous partons en masse de la zone d’attente à la zone de départ. Je me retrouve seul au départ. Concrètement, ce n’est pas du tout un départ calme et reposant tel qu’on pourrait l’attendre avant une course d’une telle ampleur. L’introduction : St Pierre à Cilaos (65,3km, 3 335mD+, 2 145m D-). 21h55, tournant la tête de droite et de gauche pour tuer ces derniers instants, je retrouve mon Tom par le plus grand des hasards. Et ça… ça fait du bien ! 22h00… le départ est donné dans une ambiance survoltée et un feu d’artifice sur la plage. Les 5 ou 6 premiers kilomètres sont principalement sur St Pierre et son front de mer. Les spectateurs et les supporteurs sont massivement présents et animent une course qui part vite, très vite. On peut en être sur : la Diagonale des Fous c’est LA course des réunionnais !

 

Une poche à eau qui fuite, le stress qui monte...

La plaine des Cafres avec ces paturages et ses bœufs péi
La plaine des Cafres avec ces paturages et ses bœufs péi

2ème kilomètre, je sens de l’humidité dans mon dos… En touchant mon sac, ma main est vite mouillée… Très vite, je sens que l’écoulement grandit… Evidemment, le stress explose. Ma poche est au moins percée, peut être pire. Faire un ultra sans poche à eau (ou des flasques volumineuses) est impossible. Je pense à appeler ma famille pour qu’on me ramène la poche de rechange qui est restée dans ma valise. J’avais encore à la main ma petite bouteille vide qui contenait du Malto en attendant le départ. Je la remplis avec ce qui coule encore par le tuyau de ma poche à eau mais cela s’arrête aussi vite que je sens derrière la fuite qui augmente. Je m’arrête donc pour regarder ce qui se passe. Il faut m’imaginer vidant tout mon sac par terre dans un gros flot de coureurs encadré de barricades où sont massés les spectateurs. Je ne suis qu’au 2ème km de la plus grosse course de ma vie... Je constate que le tuyau s’est séparé de la poche à eau qui est maintenant quasi vide mais c’est réparable. Je n’ai pu finalement sauver qu’un demi-litre sur les deux en stock au départ. Malheureusement, l’écoulement a mouillé le bas de mon dos et mon short, mais ce n’est pas grave. Ce qui m’inquiète c’est que cela a coulé jusqu’à mon pied droit dont je sens la chaussette mouillée. Ce n’est jamais bon d’avoir une chaussette mouillée sur ce type de course ! Pour la petite histoire, c’est une poche à eau Kalenji que j’ai changé juste avant la Diag car la précédente fuyait car percée de petits trous le long de la soudure latérale. J’avais donc une poche quasi neuve… Je repars fort, voulant rattraper le retard que je venais de prendre. En effet, tout le monde parle de bouchons après le ravitaillement de Domaine Vidot 15ièmekm à l’entrée de la mono trace de la forêt. Je double Tom et lui explique ma mésaventure. Je remets les gaz de plus belle ! Mais je suis contraint de m’arrêter au premier ravitaillement au 7ème km alors que je n’avais pas du tout prévu cela.

 

 

Après tout, il ne reste que 150 Km... 

En allant vers Mare à Boue
En allant vers Mare à Boue

Arrivé au Domaine Vidot, voyant la quantité de personne s’y trouvant et l’état de mes réserves liquides et solides, je décide de sauter le ravito ! J’ai pris des risques… après tout il ne reste que 150km… J’ai de forts ralentissements entre Domaine Vidot et Notre Dame de la Paix mais c’est loin des 1 à 2h que pourrons subir les personnes après moi. C’est à Notre Dame de la Paix que je change pour la première fois de chaussettes et ce plus tôt que prévu. Je voulais voir les dégâts de l’eau de ma poche à eau sur mon pied droit. J’ai la peau située avant le pouce bien ramollie mais je m’attendais à pire, compte tenu des sensations que j’avais. C’est quelques choses que je ferais plusieurs fois : nettoyage du pied à la lingette, nok (la fameuse crème anti frottement) et chaussettes sèches. Le rythme est bon et j’arrive au sommet sur le parking du Belvédère Nez de bœuf au petit matin, 5h40. Le soleil vient de se lever. Je sens quelques signes de sommeil, du froid et de la faim. Je fais donc un bon ravitaillement et repart en ayant toujours trop froid. J’ai donc sorti le coupe-vent et les gants.

 

 

Le soleil matinal me réchauffe

La route qui nous mène à Cilaos
La route qui nous mène à Cilaos

Le soleil matinal me réchauffe et je trottine paisiblement dans la plaine des Cafres. Le ravitaillement de Mare à Boue est annoncé bientôt par des tentes que nous voyons au loin. J’entame la dernière ligne droite bétonnée vers ces tentes quand je vois surgir du paquet de supporteurs mon beau-frère flanqué à son coté de mon neveu ! Mince, concentré et pris dans cette première partie de course, j’avais oublié qu’ils voulaient venir me voir au croisement du parcours avec cette route des plaines ! Qu’il est bon de voir des têtes connues et de pouvoir papoter un peu. Ils m’accompagnent au ravito dans lequel ils ne pourront hélas pas me rejoindre. Je mange donc mon premier cari / pain avec eux au bord de l’enclos. Il n’y avait plus de riz. Cela va être une constante, la gestion des ravitos par le comité de course est à parfaire. Ici, il est était également proposé des gros haricots, un comble pour un coureur ! Nous nous quittons pour nous donner RDV à Cilaos avec pour consigne qu’ils aient en réserve du change sec et ma poche à eau de rechange. La poursuite dans les plaines se passe sans encombre. La descente du Coteau Kerveguen m’impressionne par sa verticalité et son parcours, des roches humides où la descente est assurée par des lignes de vie. Je déboule dans Cilaos avec plein d’espoir : voir des têtes connues et profiter de cette première base de vie. Hélas, ma famille est prise dans les bouchons. Je décide donc de rentrer dans la base de vie pour manger et aller à la douche. Après un repas correct de cari poulet / pâtes, je file à la douche. Elle sera en commun et froide dans un vestiaire inondé et sale de la boue des chaussures des raiders. Tant pis, cela fait du bien de se sentir propre et permet de remettre un change sec. C’est pendant que je me m’habille sur la pelouse du stade que la famille débarque. Des bisous, un rapide CR, un coup de dentifrice (oui oui… ça aussi ça fait un bien fou !!!) et nous nous séparons pour que j’aille à la sieste et qu’eux attendent Tom. Je vais à la tente des lits de camps pour 20m de repos. C’était sans compter sur la bonne humeur créole qui avait prévu un concert de Maloya. Impossible de dormir, je reste néanmoins au repos le temps prévu. Il faut arriver frais à Cilaos car c’est après que la course démarre. Je suis dans les temps que j’avais prévus en fourchette haute (15h de prévu pour 14h30 de réalisé). Les problèmes de début de course sont sous contrôle. Me voilà parti sereinement vers la deuxième partie de course en ce début d’après-midi bien ensoleillé.

 

Le vif du sujet : Cilaos à Sans Souci (60,8km, 4 229mD+, 5 129mD-)

Le cirque de Mafate
Le cirque de Mafate

Après Cilaos, il faut basculer dans Mafate par le col du Taïbit. Cela s’opère en une première montée, un peu de descente et ensuite une belle ascension pour arriver à 2 080m d’altitude et basculer de l’autre côté pour rejoindre l’îlet de Marla où j’arrive à la tombée de la nuit. L’ascension a été un peu dure et je me sens vraiment fatigué. C’est là que démarre le décrochage avec mes temps de passage prévus avec déjà 1h30 de retard. Après avoir mangé chaud, je pense à dormir. La tente des lits de camps est pleine et des gens dorment dans les sacs de marchandises qu’utilisent les hélicoptères qui ravitaillent le cirque. Je m’allonge par terre pour tenter un somme, mais le sol est froid, je sens que je vais grelotter. Donc je décide de partir sans tarder car j’ai bien trop peur de l’hypothermie. La course prend la direction du Col des Bœufs, via la Plaine des Tamarins. Je connais les lieux pour y avoir fait la reco d’avant course. Dans le calme de la nuit, j’ai un faux rythme. Nous passons un peu par Salazie et dès le retour sur le Sentier Scout, j’ai déjà 2h30 de retard. A ilet à Bourse, j’ai 3h de retard… mais cela sera stable jusqu’à Grand Place pour un nouveau changement de chaussettes.

 

 

4 heures de retard !

Globalement, j’erre d’îlet en îlet… Arrivée à Roche Plate, je passe à 4h de retard mais le soleil se lève enfin à 5h30. Cela me fait le plus grand bien même si maintenant je vois le Maïdo en face de moi et cela n’est en rien rassurant. Il était imposant quand je l’ai observé depuis La Nouvelle. Mais cette dernière en est assez éloignée alors que là je suis au pied du monstre. On ne voit pas le sentier qui permet d’en faire l’ascension. Renseignements pris auprès des bénévoles, on me montre un petit point tout en haut où se perdent les dernières frontales et où un groupe de spectateurs attends les raideurs, cela sera ma cible. La montée du Taïbit était dans la brume donc j’y suis monté sans trop en voir la fin. Là, cette cible mettra un temps infini pour se rapprocher enfin. Quand arriverons les derniers lacets, j’ai entendu la clameur des spectateurs où les enfants feront le plus de bruit dans leur soutien inconditionnel aux raideurs parmi lesquels doit se trouver un grand frère, un père, un oncle ou un cousin. Je passerai ce groupe de personnes porté par cette clameur qui donne chaud au cœur et qui vous fait sentir comme un vainqueur du Tour de France sur les Champs Elysées. C’est le cas pour moi aussi car dans cette foule, je retrouve mon père, mon beau-frère et mon neveu. Ils se sont levés bien tôt pour me voir car ils ne savaient pas que j’avais dérivé par rapport à mon roadbook (et ok il n’était pas si simple à comprendre !!!). Je suis au sommet du Maïdo à 4h15 de retard. Finalement, cette montée a été moins catastrophique que ce j’avais ressenti (3h20 versus 3h prévus). Hélas, je n’ai que peu profité de la vue tant le rempart est vertical et mon vertige dur à maitriser. Pourtant, la vue est imprenable.

 

 

Pates, vache qui rit et jambon !

La sortie de la crête des orangers m’a laissé bien dubitatif
La sortie de la crête des orangers m’a laissé bien dubitatif

Ils m’ont apporté des « pâtes vache qui rit / jambon » et de l’eau fraîche mais aussi un change sec que je passe immédiatement. Tout ceci réchauffe le bonhomme. Nous mettons également un point final à cette « foutue » poche à eau. En leur confiant mon sac, le tuyaux s’est encore détaché et là voilà qu’elle se vide à nouveau ! Changement rapide et rechargement me permettent de partir sur une poche totalement neuve. J’ai la ferme intention de la ramener à Décathlon celle-là ! La sortie de la crête des orangers m’a laissé bien dubitatif finalement. Je repars en meilleur état donc vers la deuxième base de vie située à Sans Souci. Je sais que j’ai au moins 3h d’avance sur Tom qui a connu des gros problèmes lui aussi dans cette traversée de ce cirque si piégeur. A partir de là, je me remets à trottiner pour débouler au plus vite à la prochaine base de vie avec un maintien de mon retard à 4h20. En chemin, je croise une tête connue, Apos, un traileur Parisien croisé sur un évent North Face. Le monde des ultra traileurs reste petit ! Dès l’entrée dans l’école, je file au médecin. Depuis une paire d’heure, je sens mon estomac qui me brule tout comme mon œsophage. Elle me donne un gel de Gaviscon pour apaiser cette sensation. Née alors en moi la peur légitime de ne plus pouvoir m’alimenter, ce qui est en général fatal. La médecin me rassure avec le fait que je ressens quand même de la faim. Le ravitaillement se passe bien avec un cari poulet gingembre / riz / lentilles (oui je me suis laissé tenter par un peu de grains !). Je n’ai aucune envie de dormir donc je file à la douche. Une fois de plus, elle sera en commun et froide dans un vestiaire moins inondé mais encore plus sale. Assis après avoir passé un change sec, le calme se fait en moi et je réalise une chose : c’est gagné ! Toutes les plus grosses difficultés sont passées (126km, 7 564mD+, 7 274mD-) et il faut « simplement » aller à La Redoute ! A la fois cela me booste, à la fois cela me libère d’un gros stress. Et ceci ne me donne qu’une seule envie : en finir ! Mon état de fatigue et cette nuit dans ce cirque auront été fatals pour mon chrono. C’est uniquement là que se fera la dérive totale de 4h20 sur la fourchette haute de mon roadbook (18h45 de prévu pour 23h30 de réalisé).

 

 

La dernière ligne droite : Sans Souci à St Denis (38,5km, 2 012mD+, 2 255mD-)

Il ne reste que pas grand-chose à faire… mais le corps a beaucoup donné sur les deux premières parties de courses… Ainsi, je vais enchainer les efforts pour rallier le plus rapidement possible La Possession dans un premier temps. Mais je serai sérieusement ralenti à deux passages. Une montée de 500m de D+ dans des champs de cannes à sucre. La chaleur de ce début d’après-midi pèse sérieusement sur mon état de fatigue. Puis ce « satané » Chemin Ratineau dont la technicité ne tomba pas du tout au bon moment pour mes jambes devenues trop raides. Heureusement, je papote avec quelques traileurs sympas dont un qui était aussi avec moi un an plus tôt à l’Endurance Trail des Templiers sur Millau, le monde est vraiment tout petit ! A ce ravitaillement, les bénévoles y ont été formidables et j’ai pris le temps de bien manger. J’ai aussi savouré des « menthes à l’eau fraîche ». Ça peut paraître comique ou dérisoire mais quand vous buvez de l’eau plate le plus souvent trop chaude depuis presque 48h, la menthe à l’eau fraîche est un vrai régal ! Ragaillardi et quasi assuré de finir, je peux enfin échanger quelques SMS pour faire partager à mes proches ce succès à venir. Hélas, la « radio » (surnom du semi-créole Pierrick, mon neveu) m’annonce que Tom pointe à 1h derrière moi. J’ai encore le SMS que j’ai fait : « Ah ouais le chacal ». Ce bougre fait une belle « remontada » pilotée par sa guerrière de femme qui lui apporte un soutien salvateur. J’adore mon Tom mais pas au point de le laisser passer devant !!! Je remets donc les gaz !!! J’avale le Chemin des Anglais sans problème et enchaine assez correctement vers la Grande Chaloupe. Là le ravitaillement est express pour refaire le plein d’eau seulement. Je continue sur mon allure tranquille vers la prochaine étape. Le rythme est assez correct compte tenu du contexte sauf peut-être les dernières montées vers Colorado que je fais avec des traileurs locaux. Il y a des montées « dru dans l'pentu » comme on dit en Haute-Savoie. C’est là qu’on explique que ce sont des ascenseurs créoles, plus simple moyen pour aller en « l’air » (enfin en haut dirait un zoreille). Enfin, moi à la fin j’avais plus d’air… La radio est rassurante, l’écart avec Tom est stable, je re-gagne en sérénité ! Sur cette partie, je me suis rendu compte « en live » que j’étais complètement dans un état second… pour deux raisons… La première est classique, les hallucinations. Tout un tas de plantes, d’arbres ou de rochers ont pris des formes bien différentes de prime abord avec la plus fréquente, des membres de ma famille. C’est bien simple, dès que je voyais la famille réunie sur le bord de la route, je ne regardais plus dans la direction, convaincu d’être en plein délire… La deuxième m’est nouvelle, le déjà vu. J’ai vraiment eu la forte impression de vivre une deuxième fois cette soirée. Et pourtant, cette Diag est ma première et je n’avais jamais mis les pieds à La Réunion avant. Les mystères de l’ultra effort ou bien la privation de sommeil avec deux nuits sautées à ce moment de la course… Ma photo faite à Colorado parle d’elle-même…

Les effets de l’ultra endurance
Les effets de l’ultra endurance

Je pointe à Colorado rapidement mais ne ravitaille pas. J’ai les stocks, je veux finir, il ne reste « que » 4.6km. Mais on m’a prévenu qu’ils étaient bien raides et techniques. Cela ne rate évidemment pas, ce chemin est une vraie tannée… La première partie est assez difficile pour moi, car je n’ai plus les jambes… Je me fais doubler par quelques personnes qui finissent par prendre des risques inconsidérés dans leurs états de fatigue. A quoi bon risquer la chute fatale pour gagner une place quand on est à notre niveau de compétition ? Je ne comprends pas… A mi-chemin, les lumières de St Denis prennent une vraie place, le bruit du Stade de La Redoute se fait entendre et cela me redonne des jambes, je ne me ferai plus doubler jusqu’à rejoindre mon neveu venu m’attendre au début des 500 derniers mètres de plat. Via SMS, nous avons géré mon arrivée : il fait ces 500 derniers mètres avec moi, mes enfants sont positionnés à l’entrée du stade et les « vieux » sont sur la ligne d’arrivée… J’avais prévu de faire cette dernière partie en 12h et c’est ce que j’ai fait au final. Merci à cette envie de finir ou bien à la « remontada » du Tom…

 

 

L’arrivée : Le Stade de La Redoute

Le selfie avec légendaire breloque
Le selfie avec légendaire breloque

L’arrivée est telle que je me l’imaginais dans ce Stade de La Redoute encore bien rempli malgré l’heure tardive. Ce stade, je le connais pour l’avoir vu dans tant de vidéos de course, visionnées ces derniers mois. Le dernier demi tour de stade se fait comme prévu avec Pierrick et mes enfants en trottant avec le drapeau réunionnais que nous avons déployé, geste apprécié et mentionné par le speaker qui annonce tous les finishers. Hélas, l’arrivée survient toujours trop vite car ce moment reste trop fugace au regard du délai et des efforts qu’il faut pour y parvenir. Car c’est à ce moment que les émotions explosent : la joie, la fierté, le sentiment de l’accomplissement absolu. Les larmes montent aux yeux et l’esprit décolle dans ce monde qu’on vient de conquérir. C’est un moment un peu solitaire et égoïste mais au fond je pense à mes proches et à celles et ceux qui ont construits avec moi ce moment. Nous avons beau courir seuls avec notre tête et nos deux jambes mais finalement nous n’y parvenons qu’avec le soutien et l’aide de beaucoup de monde. Je les remercie du fond du cœur, c’est aussi votre succès. Je passe la ligne d’arrivée tranquillement les bras en l’air pour savourer ce moment et pour ensuite passer de bras en bras de la famille qui m’a rejoint après la ligne. J’apprends en direct qu’il y a une web TV et de nombreuses personnes m’ont également suivis à distance. Le cœur que j’ai fait à la caméra était pour vous. Je l’ai fait, je suis finisher d’une course légendaire, je suis un fou ! 50h, 05m et 59s pour vivre ce mythe !

Mon seul et unique Tom
Mon seul et unique Tom

 

Et après ?


Après, c’est la récupération ! Je m’en sors plutôt bien. Seulement trois ampoules bénignes sont à déplorer. Les pieds sont sinon globalement très contusionnés. Ils souffriront de rétention d’eau dans les 48 / 72h qui suivrons (les soirs j’avais peur de ne plus pouvoir quitter mes tongues…). Pour le reste, les courbatures ne seront que légères et la fatigue surpassée par l’euphorie et la fierté d’avoir participé à ce mythe. Le t-shirt de finisher est évocateur : Se promener post-course avec ce t-shirt est magique. Beaucoup vous saluent avec respect, certains vont même jusqu’à vous applaudir !!! Tous vous donnent RDV en 2018… mais d’abord j’ai profité d’une bonne et belle semaine en touriste sur l’île avec toute la famille. Je ne sais pas si j’y retournerai, mais un autre mythe m’appelle déjà : l’Ultra Trail du Mont-Blanc (170km/10000mD+) !

 

 

Cyril (@runarrior)

 


 

 

A lire également :